Neurologie

Aphasie de Broca et aphasie de Wernicke : les différences

Deux noms qui reviennent systématiquement après un AVC, et deux tableaux presque opposés : d'un côté une parole rare et laborieuse mais consciente, de l'autre une parole abondante et fluide mais vidée de sens. Comment les reconnaître, et ce que ça change au quotidien.

Clément, fondateur
10 min de lecture15 août 2026

Deux noms propres reviennent dans presque tous les comptes rendus après un AVC gauche : Broca et Wernicke. Deux médecins du XIXe siècle, deux formes d'aphasie, et deux tableaux presque symétriques.

Vous êtes peut-être là parce que l'un des deux figure sur le compte rendu de quelqu'un que vous aimez, et que personne n'a eu le temps de vous expliquer la différence.

Elle compte. Pas pour la culture générale : parce qu'elle change la façon de lui parler dès ce soir, et parce qu'elle explique des réactions que l'entourage interprète presque toujours de travers.

En bref : dans l'aphasie de Broca, la parole est rare, laborieuse, mais la compréhension est relativement préservée - et la personne est parfaitement consciente de ses difficultés. Dans l'aphasie de Wernicke, la parole est fluide et abondante mais peu informative, la compréhension est très altérée, et la personne ne perçoit souvent pas son trouble.
Aphasie de Broca ou de Wernicke : la différence · vidéo sous-titrée, 1 min 26

D'abord : qu'est-ce que l'aphasie ?

L'aphasie est un trouble du langage acquis, le plus souvent après une lésion de l'hémisphère gauche - AVC dans la grande majorité des cas, mais aussi traumatisme crânien ou tumeur. Elle touche la production des mots, leur compréhension, et souvent aussi la lecture et l'écriture.

Deux choses qu'elle n'est pas, et qu'il faut redire à chaque fois :

  • Ce n'est pas une atteinte de l'intelligence. La personne pense normalement ; c'est le canal du langage qui est abîmé.
  • Ce n'est pas un trouble de l'articulation. Quand ce sont les muscles de la parole qui sont en cause, on parle de dysarthrie, et c'est un tout autre problème.
  • Les trois niveaux de la production de la parole : l'aphasie casse le premier, l'apraxie le deuxième, la dysarthrie le troisième.
    Les trois niveaux de la production de la parole : l'aphasie casse le premier, l'apraxie le deuxième, la dysarthrie le troisième.

    Aphasie de Broca : peu de mots, beaucoup d'effort

    Décrite en 1861 par Paul Broca, elle est dite non fluente.

    La parole est rare, lente et produite avec effort. Les phrases se réduisent souvent à des mots-clés, sans les petits mots de liaison : « moi… hôpital… hier… voiture ». On parle d'agrammatisme. Le débit chute nettement, chaque mot coûte.

    Ce qui est relativement préservé : la compréhension. La personne suit la conversation, comprend les questions, saisit ce qu'on lui demande - avec plus de difficulté sur les phrases longues ou grammaticalement complexes.

    Et c'est là que se joue le point le plus dur : elle est consciente de son trouble. Elle sait ce qu'elle veut dire, elle entend ce qui sort, et elle mesure l'écart. La frustration, la colère, parfois le repli, sont des réactions attendues - pas un « problème de moral » à traiter séparément.

    L'aphasie de Broca s'accompagne fréquemment d'une faiblesse ou d'une paralysie du côté droit, parce que les zones motrices voisines sont souvent touchées par la même lésion.

    Aphasie de Wernicke : beaucoup de mots, peu de sens

    Décrite en 1874 par Carl Wernicke, elle est dite fluente, et son tableau est presque l'inverse du précédent.

    La parole est abondante, au débit normal ou même accéléré, avec une mélodie de phrase conservée. De loin, on croirait une conversation ordinaire.

    De près, le contenu ne suit pas : mots déformés (paraphasies phonémiques : « batalo » pour « bateau »), mots remplacés par d'autres (paraphasies sémantiques : « fourchette » pour « couteau »), mots inventés, et dans les formes sévères un jargon peu compréhensible.

    Ce qui est nettement atteint : la compréhension. Les phrases entendues deviennent floues, comme une langue à demi connue.

    Et le trait qui déroute le plus l'entourage : l'anosognosie. La personne ne perçoit souvent pas son propre trouble. Elle parle volontiers, s'étonne qu'on ne la comprenne pas, et peut s'agacer de l'incompréhension d'en face. Ce n'est ni du déni ni de l'entêtement : la lésion touche aussi le contrôle de sa propre production.

    Le tableau comparatif

    Faites glisser le tableau pour voir toutes les colonnes

    Aphasie de BrocaAphasie de Wernicke
    ParoleRare, lente, laborieuseFluide, abondante, débit normal ou rapide
    GrammaireAgrammatisme (style télégraphique)Phrases construites mais vides de contenu
    CompréhensionRelativement préservéeNettement altérée
    Conscience du troubleForte - d'où la frustrationSouvent absente (anosognosie)
    RépétitionDifficileDifficile
    Signes associésSouvent hémiplégie droiteSouvent aucun déficit moteur visible

    Ce dernier point mérite d'être souligné : une personne avec une aphasie de Wernicke peut marcher normalement et paraître en pleine forme. C'est une source de malentendus considérable, y compris auprès des proches, qui attribuent parfois le comportement à de la confusion ou à un trouble psychiatrique.

    Il n'y a pas que ces deux formes

    Broca et Wernicke sont les deux tableaux les plus enseignés, mais la réalité clinique est plus nuancée. On décrit aussi, notamment :

  • L'aphasie globale : production et compréhension sévèrement atteintes, typiquement après une lésion étendue.
  • L'aphasie de conduction : parole fluide, compréhension correcte, mais grande difficulté à répéter ce qu'on vient d'entendre.
  • L'aphasie anomique : le manque du mot domine, isolé, avec un discours par ailleurs correct. C'est souvent la forme vers laquelle évoluent les autres en récupérant.
  • Une précision qui circule peu : le modèle strict « aire de Broca = production, aire de Wernicke = compréhension » est une simplification héritée du XIXe siècle.

    L'imagerie moderne montre des réseaux beaucoup plus distribués, et une lésion de l'aire de Broca ne produit pas systématiquement une aphasie de Broca. Ces étiquettes servent à se repérer et à se parler entre professionnels. Elles ne décrivent pas une mécanique aussi nette qu'on l'a cru.

    Dans les faits, les tableaux purs sont minoritaires, ils évoluent au fil de la récupération, et un même patient peut changer de catégorie en quelques mois.

    Pour vous repérer : l'explorateur ci-dessous compare les principaux types d'aphasie, dont Broca et Wernicke, avec ce que cela change dans l'échange.

    Explorateur des types d'aphasie

    Cochez ce que vous observez chez votre proche. Outil indicatif, non diagnostique : seul le bilan orthophonique tranche.

    Concrètement, je fais quoi à la maison ?

    Face à une aphasie de Broca : laissez le temps. Ne terminez pas les phrases trop vite. Acceptez les mots isolés comme une réponse valable, parce qu'ils en sont une.

    Les questions fermées (« tu veux du thé ? ») soulagent quand la fatigue monte. Et rappelez-vous qu'elle comprend : parler d'elle à la troisième personne devant elle est ce que les patients rapportent comme le plus blessant.

    Face à une aphasie de Wernicke : simplifiez vos phrases, une idée à la fois. Appuyez-vous sur le contexte, les gestes, les objets, les images.

    Ne haussez pas le ton, ce n'est pas un problème d'audition. Et n'attendez pas qu'elle « fasse un effort » pour se corriger : elle n'entend pas ce que vous entendez.

    Dans les deux cas, deux réflexes valent mieux que toutes les astuces : couper le bruit de fond, et confirmer ce que vous avez compris (« tu me dis que… c'est ça ? »).

    Et la rééducation ?

    Elle relève de l'orthophoniste, sur prescription médicale, et elle est prise en charge par l'Assurance Maladie. Le travail porte sur l'accès au mot, la compréhension, la reconstruction de la phrase, la lecture et l'écriture, souvent avec des supports de communication.

    Ce qui fait la différence, là encore, c'est la dose. Le sujet est traité en détail dans notre article sur le délai de récupération de la parole après un AVC.

    Un mot sur notre propre outil, pour vous éviter une déception : ParlerMoinsVite n'est pas un outil de rééducation de l'aphasie.

    L'application travaille la parole - débit, intensité vocale, articulation, prosodie - donc ce qui sert dans une dysarthrie ou une apraxie. Ni la dénomination, ni la compréhension, ni l'accès au lexique.

    Pour une aphasie, votre interlocutrice est l'orthophoniste. Les associations de personnes aphasiques sont l'autre ressource à connaître, pour la personne comme pour ses proches.

    FAQ - vos questions sur l'aphasie

    Quelle est la différence principale entre Broca et Wernicke ?

    La fluence et la compréhension. Broca : parole rare et laborieuse, compréhension plutôt préservée, conscience du trouble. Wernicke : parole abondante et fluide mais peu informative, compréhension nettement altérée, conscience du trouble souvent absente.

    L'aphasie de Wernicke est-elle plus grave ?

    Elle n'est pas « plus grave » en soi, mais elle est souvent plus invalidante pour la communication au début, parce que l'atteinte de la compréhension complique l'échange dans les deux sens et rend la rééducation initiale plus difficile à mettre en place. La sévérité dépend surtout de l'étendue de la lésion.

    Une aphasie peut-elle se transformer en une autre ?

    Oui, c'est fréquent au cours de la récupération. Une aphasie globale peut évoluer vers un tableau de type Broca, et beaucoup d'aphasies évoluent vers une forme anomique, où seul le manque du mot persiste.

    Une personne aphasique comprend-elle ce qu'on dit d'elle ?

    Souvent bien plus qu'il n'y paraît, en particulier dans l'aphasie de Broca où la compréhension est relativement préservée. Il faut partir du principe que tout ce qui est dit dans la pièce est entendu et compris.

    L'aphasie touche-t-elle aussi la lecture et l'écriture ?

    Le plus souvent oui, car il s'agit du même système de langage exprimé par d'autres canaux. C'est d'ailleurs un repère utile : lorsque l'écrit est parfaitement correct alors que l'oral est déformé, on s'oriente plutôt vers une dysarthrie que vers une aphasie.


    À retenir

  • Broca : peu de mots, beaucoup d'effort, compréhension plutôt préservée - et une conscience aiguë du trouble.
  • Wernicke : beaucoup de mots, peu de sens, compréhension altérée - et souvent aucune conscience du trouble.
  • Aucun des deux n'est une atteinte de l'intelligence. La personne pense normalement, c'est le canal qui est abîmé.
  • Une aphasie de Wernicke peut marcher et paraître en pleine forme. C'est la source de malentendus n°1, y compris chez les proches.
  • Les tableaux purs sont minoritaires et évoluent : beaucoup d'aphasies finissent en forme anomique, où seul le manque du mot persiste.
  • Informations générales : elles ne remplacent pas l'avis d'un ou une orthophoniste ou d'un médecin. ParlerMoinsVite n'est pas un dispositif médical.

    Mis à jour le 16 août 2026

    Pour aller plus loin

    Clément, fondateur de ParlerMoinsVite
    J'ai bredouillé toute ma vie sans le savoir. En 2022, une orthophoniste spécialisée en fluence m'a aidé à comprendre et à travailler mon débit. C'est ce parcours qui m'a poussé à créer ParlerMoinsVite, l'outil que j'aurais voulu avoir dès le début.
    Clément, fondateur

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