Deux noms propres reviennent dans presque tous les comptes-rendus après un AVC gauche : Broca et Wernicke. Ce sont deux médecins du XIXe siècle, et deux formes d'aphasie très différentes - au point d'être presque symétriques.
Comprendre laquelle est en jeu ne relève pas de la curiosité : cela change la façon de communiquer au quotidien, et cela explique des réactions que l'entourage interprète souvent de travers.
En bref : dans l'aphasie de Broca, la parole est rare, laborieuse, mais la compréhension est relativement préservée - et la personne est parfaitement consciente de ses difficultés. Dans l'aphasie de Wernicke, la parole est fluide et abondante mais peu informative, la compréhension est très altérée, et la personne ne perçoit souvent pas son trouble.
D'abord : qu'est-ce que l'aphasie ?
L'aphasie est un trouble du langage acquis, le plus souvent après une lésion de l'hémisphère gauche - AVC dans la grande majorité des cas, mais aussi traumatisme crânien ou tumeur. Elle touche la production des mots, leur compréhension, et souvent aussi la lecture et l'écriture.
Deux choses qu'elle n'est pas, et qu'il faut redire à chaque fois :
Aphasie de Broca : peu de mots, beaucoup d'effort
Décrite en 1861 par Paul Broca, elle est dite non fluente.
La parole est rare, lente et produite avec effort. Les phrases se réduisent souvent à des mots-clés, sans les petits mots de liaison : « moi… hôpital… hier… voiture ». On parle d'agrammatisme. Le débit chute nettement, chaque mot coûte.
Ce qui est relativement préservé : la compréhension. La personne suit la conversation, comprend les questions, saisit ce qu'on lui demande - avec plus de difficulté sur les phrases longues ou grammaticalement complexes.
Et c'est là que se joue le point le plus dur : elle est consciente de son trouble. Elle sait ce qu'elle veut dire, elle entend ce qui sort, et elle mesure l'écart. La frustration, la colère, parfois le repli, sont des réactions attendues - pas un « problème de moral » à traiter séparément.
L'aphasie de Broca s'accompagne fréquemment d'une faiblesse ou d'une paralysie du côté droit, parce que les zones motrices voisines sont souvent touchées par la même lésion.
Aphasie de Wernicke : beaucoup de mots, peu de sens
Décrite en 1874 par Carl Wernicke, elle est dite fluente, et son tableau est presque l'inverse du précédent.
La parole est abondante, au débit normal ou même accéléré, avec une mélodie de phrase conservée. De loin, on croirait une conversation ordinaire. De près, le contenu est difficile à suivre : mots déformés (paraphasies phonémiques : « batalo » pour « bateau »), mots remplacés par d'autres (paraphasies sémantiques : « fourchette » pour « couteau »), mots inventés, et dans les formes sévères un jargon peu compréhensible.
Ce qui est nettement atteint : la compréhension. Les phrases entendues deviennent floues, comme une langue à demi connue.
Et le trait qui déroute le plus l'entourage : l'anosognosie. La personne ne perçoit souvent pas son propre trouble. Elle parle volontiers, s'étonne qu'on ne la comprenne pas, et peut s'agacer de l'incompréhension d'en face. Ce n'est ni du déni ni de l'entêtement : la lésion touche aussi le contrôle de sa propre production.
Le tableau comparatif
| Aphasie de Broca | Aphasie de Wernicke | |
|---|---|---|
| Parole | Rare, lente, laborieuse | Fluide, abondante, débit normal ou rapide |
| Grammaire | Agrammatisme (style télégraphique) | Phrases construites mais vides de contenu |
| Compréhension | Relativement préservée | Nettement altérée |
| Conscience du trouble | Forte - d'où la frustration | Souvent absente (anosognosie) |
| Répétition | Difficile | Difficile |
| Signes associés | Souvent hémiplégie droite | Souvent aucun déficit moteur visible |
Ce dernier point mérite d'être souligné : une personne avec une aphasie de Wernicke peut marcher normalement et paraître en pleine forme. C'est une source de malentendus considérable, y compris auprès des proches, qui attribuent parfois le comportement à de la confusion ou à un trouble psychiatrique.
Il n'y a pas que ces deux formes
Broca et Wernicke sont les deux tableaux les plus enseignés, mais la réalité clinique est plus nuancée. On décrit aussi, notamment :
Une précision importante, parce qu'elle circule peu : le modèle strict « aire de Broca = production, aire de Wernicke = compréhension » est une simplification héritée du XIXe siècle. L'imagerie moderne montre des réseaux beaucoup plus distribués, et une lésion de l'aire de Broca ne produit pas systématiquement une aphasie de Broca. Ces étiquettes restent utiles pour se repérer et se parler entre professionnels ; elles ne décrivent pas une mécanique aussi nette qu'on l'a longtemps cru.
Dans les faits, les tableaux purs sont minoritaires, ils évoluent au fil de la récupération, et un même patient peut changer de catégorie en quelques mois.
Ce que ça change au quotidien
Face à une aphasie de Broca : laissez le temps, ne terminez pas les phrases trop vite, acceptez les mots isolés comme une réponse valable. Les questions fermées (« tu veux du thé ? ») soulagent quand la fatigue monte. Et rappelez-vous que la personne comprend : parler d'elle à la troisième personne devant elle est ce que les patients rapportent comme le plus blessant.
Face à une aphasie de Wernicke : simplifiez vos phrases, une idée à la fois, appuyez-vous sur le contexte, les gestes, les objets, les images. Ne haussez pas le ton, ce n'est pas un problème d'audition. Et n'attendez pas de la personne qu'elle « fasse un effort » pour se corriger : elle n'entend pas ce que vous entendez.
Dans les deux cas, réduire le bruit de fond et confirmer ce qu'on a compris (« tu me dis que… c'est ça ? ») change plus de choses que n'importe quelle astuce.
Et la rééducation ?
Elle relève de l'orthophoniste, sur prescription médicale, et elle est prise en charge par l'Assurance Maladie. Le travail porte sur l'accès au mot, la compréhension, la reconstruction de la phrase, la lecture et l'écriture, et souvent la mise en place de supports de communication. Ce qui fait la différence, là encore, c'est la dose : la question du temps de récupération est traitée en détail dans notre article sur le délai de récupération de la parole après un AVC.
Un mot sur notre propre outil, pour être clair et éviter une déception : ParlerMoinsVite n'est pas un outil de rééducation de l'aphasie. L'application travaille la parole - débit, intensité vocale, articulation, prosodie - c'est-à-dire ce qui sert dans une dysarthrie ou une apraxie de la parole. Elle ne travaille ni la dénomination, ni la compréhension, ni l'accès au lexique. Pour une aphasie, l'interlocutrice est l'orthophoniste, qui orientera vers les supports adaptés ; les associations de personnes aphasiques sont par ailleurs une ressource précieuse, pour la personne comme pour ses proches.
Questions fréquentes
Quelle est la différence principale entre Broca et Wernicke ?
La fluence et la compréhension. Broca : parole rare et laborieuse, compréhension plutôt préservée, conscience du trouble. Wernicke : parole abondante et fluide mais peu informative, compréhension nettement altérée, conscience du trouble souvent absente.
L'aphasie de Wernicke est-elle plus grave ?
Elle n'est pas « plus grave » en soi, mais elle est souvent plus invalidante pour la communication au début, parce que l'atteinte de la compréhension complique l'échange dans les deux sens et rend la rééducation initiale plus difficile à mettre en place. La sévérité dépend surtout de l'étendue de la lésion.
Une aphasie peut-elle se transformer en une autre ?
Oui, c'est fréquent au cours de la récupération. Une aphasie globale peut évoluer vers un tableau de type Broca, et beaucoup d'aphasies évoluent vers une forme anomique, où seul le manque du mot persiste.
Une personne aphasique comprend-elle ce qu'on dit d'elle ?
Souvent bien plus qu'il n'y paraît, en particulier dans l'aphasie de Broca où la compréhension est relativement préservée. Il faut partir du principe que tout ce qui est dit dans la pièce est entendu et compris.
L'aphasie touche-t-elle aussi la lecture et l'écriture ?
Le plus souvent oui, car il s'agit du même système de langage exprimé par d'autres canaux. C'est d'ailleurs un repère utile : lorsque l'écrit est parfaitement correct alors que l'oral est déformé, on s'oriente plutôt vers une dysarthrie que vers une aphasie.
Pour aller plus loin
📖 Parler après un AVC : le guide complet · Dysarthrie : définition, causes et exercices · Combien de temps pour récupérer la parole après un AVC

Clément - Fondateur de ParlerMoinsVite
J'ai bredouillé pendant plus de 20 ans sans le savoir. En 2022, une orthophoniste spécialisée en fluence m'a aidé à comprendre et à travailler mon débit. C'est ce parcours qui m'a poussé à créer ParlerMoinsVite, l'outil que j'aurais voulu avoir dès le début.
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